mercredi, 18 mars 2009
Dialectiques des possessions
Vendre ou donner son corps, son coeur, son temps.
Ces expressions m'interpellent.
Tout d'abord cette idée du don, conférant une posture avantageuse à l'émetteur : sur le plan moral car sa générosité est valorisée ; sur le plan du pouvoir car il oblige le récepteur tant il est souvent plus facile de donner que de recevoir. Cette rhétorique du don occulte la réciprocité.
Je te donne mon temps, comme s'il n'y avait pas échange, comme si les termes de cette relation étaient inégaux, comme si toi-même ne donnait pas ton temps dans le même moment que je te donne le mien, comme s'il n'y avait pas, tout simplement, une réciprocité absolue et logique de don/contre-don, émission-réception, lors d'un rendez-vous par exemple.
Si tu me donnes ton corps, je perçois à nouveau l'absence de réciprocité dans cet énoncé, qui m'oblige et me transforme en preneur de ton corps. Surtout, cela transforme ton corps en monnaie, occultant ta capacité et ta volonté d'en jouir activement. Rhétorique d'un autre espace-temps, celui de la femme soumise et pure. Vision douloureuse d'une pureté frigide où le plaisir féminin n'est pas, où le corps féminin n'est qu'un objet prêté à l'homme, parfois pris de force. Dans cette tragique passivité, l'homme galant est obligé et doit remercier la généreuse pour un prêt dont elle n'est sensée avoir tiré aucun plaisir. Stade raffiné d'une domination masculine que la femme prend partiellement en charge en consolidant cette asymétrie du plaisir. Neud central du film ''la saison des hommes'' et point nodal de l'égalité des genres : l'interdit du désir et du plaisir féminins, opposés aux ''besoins naturels'' d'un homme que la femme devrait combler.
La vente monétise. Stade avancé de la réification. Mais garantie de relation écourtée, car le paiement monétaire canalise et met fin à l'obligation, et donc au lien. Étrange est cette occultation du sujet principal, le sexe, dans l'expression ''vendre son corps'', socialement péjorative. Comme si mettre à disposition d'un employeur son temps, son énergie, son cerveau, son corps, contre paiement, pendant la majeure partie de sa vie, n'était pas vendre son corps. Encore certaines entreprises, au moyen du téléphone portable, d'internet, de l'ordinateur portable, des week-ends d'intégration, des invitations insistantes à la famille, des open-spaces, demandent-elles une disponibilité intime de soi, exigeant de celui qui vend son corps à faire corps, contre rémunération, avec l'institution.
On peut donc vendre tout son corps, son temps, son énergie, sa créativité, son éthique à celui qui paie. Mais on ne peut pas ''vendre son corps'', c'est à dire son sexe. L'organe sexuel serait alors plus intime, important, sacré, tabou, que le cerveau et le reste du corps. L'histoire, en tant que science, et l'anthropologie surtout, sont alors nécessaires pour expliquer ces croyances, qui, par définitions, défient toute logique rationnelle.Merci à Marcella Iacub dont je ne partage pas toutes les conclusions, mais bon nombre de questions.
18:04 Publié dans théorie | Lien permanent | Commentaires (0) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : égalité, domination, domination masculine, capitalisme, salariat, prostitution, désir féminin, plaisir féminin


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